Les verres
Choisir ses verres de lunettes : indices, traitements, géométries
Trois chiffres suffisent à comprendre un verre : son indice, son nombre d'Abbe, sa densité. Le reste du devis en découle.
L’indice de réfraction d’un verre de lunettes : à quoi il sert vraiment
L’indice de réfraction est le rapport entre la vitesse de la lumière dans le vide et sa vitesse dans le matériau. Concrètement, il dit de combien le verre plie un rayon lumineux. Plus il est élevé, moins il faut de courbure — donc d’épaisseur — pour obtenir la même puissance en dioptries. Un myope de −6,00 δ chaussé en 1,50 organique se retrouve avec un bord de verre à 7 ou 8 mm dans une monture ronde de 52 mm de cote boxing ; le même verre en 1,67 tombe à 4,5 mm. Le gain est réel, visible de profil, et il change la façon dont la monture tient sur le nez. Mais l’indice n’est qu’un des trois paramètres du matériau, et pas toujours le plus décisif.
| Indice | Matériau | Correction conseillée | Densité | Nombre d’Abbe | Surcoût paire |
|---|---|---|---|---|---|
| 1,50 | CR-39 organique | −2,00 à +2,00 δ | 1,32 | 58 | référence |
| 1,56 | polymère mi-indice | −3,00 à +3,00 δ | 1,20 | 37 | 25 à 45 € |
| 1,59 | polycarbonate | enfant, sport, percé | 1,20 | 30 | 40 à 80 € |
| 1,60 | MR-8 | −4,00 à −6,00 δ | 1,30 | 42 | 60 à 110 € |
| 1,67 | MR-7 / MR-10 | −6,00 à −8,00 δ | 1,36 | 32 | 130 à 220 € |
| 1,74 | MR-174 | au-delà de −8,00 δ | 1,47 | 33 | 240 à 400 € |
Pourquoi l’indice le plus haut n’est pas toujours le bon
Deux effets jouent contre les indices élevés. Le premier est le nombre d’Abbe, qui mesure la dispersion chromatique du matériau : plus il est bas, plus le verre décompose la lumière blanche comme un prisme. En pratique, le porteur voit des franges colorées, bleutées ou orangées, sur les contrastes forts regardés en périphérie — un montant de porte, un phare la nuit. En dessous de 35, ces irisations deviennent perceptibles pour beaucoup de gens ; c’est le cas du 1,56, du polycarbonate, du 1,67 et du 1,74. Le second effet est la densité : le 1,74 pèse 11 % de plus par unité de volume que le 1,50. Sur des puissances fortes, l’amincissement compense largement, mais sur une correction moyenne on peut alourdir la paire en croyant l’alléger.
Il existe un troisième paramètre dont on parle peu : la réflexion résiduelle. Un matériau à indice élevé renvoie mécaniquement plus de lumière à ses interfaces — près de 6 % par face en 1,74 contre 4 % en 1,50 — ce qui rend l’antireflet non pas confortable mais indispensable au-delà de 1,60. Un verre 1,74 sans antireflet est une erreur technique, pas une économie. La règle de travail est simple : on choisit le plus bas indice qui donne une épaisseur au bord acceptable dans la monture retenue, et on regarde d’abord si une forme plus petite ou plus ronde ne réglerait pas le problème gratuitement.

Les traitements de verres : ce qu’ils font et ce qu’ils coûtent
Un verre organique nu se raye en quelques jours. Le durci, vernis de 3 à 5 µm déposé par trempage, ne rend pas le verre inrayable : il retarde l’apparition des micro-rayures et surtout il sert de couche d’accroche à ce qui vient ensuite. L’antireflet est un empilement de six à douze couches minérales déposées sous vide, chacune de quelques dizaines de nanomètres, calculées pour annuler par interférence les reflets sur une large bande du spectre visible. Il fait gagner 6 à 8 % de transmission, ce qui se traduit par un meilleur contraste la nuit et par des yeux visibles derrière le verre sur les photos. Les versions récentes ajoutent une couche hydrophobe et une couche antistatique qui limite l’accumulation de poussière.
| Traitement | Effet mesurable | Quand il se justifie | Surcoût paire |
|---|---|---|---|
| Durci | résistance abrasion multipliée par 4 à 6 | toujours, sur tout verre organique | 0 à 30 € |
| Antireflet | transmission portée de 92 % à 99 % | toujours, indispensable au-delà de 1,60 | 50 à 120 € |
| Hydrophobe + antistatique | angle de contact > 110°, nettoyage divisé par deux | porteur quotidien, environnement poussiéreux | +40 à 60 € |
| Filtre lumière bleue | coupe 15 à 25 % du bleu-violet 400-455 nm | gêne subjective aux écrans, éblouissement LED | 40 à 90 € |
| Photochromique | catégorie 0 à 3, activation UV en 30 s | paire unique, extérieur fréquent | 90 à 190 € |
| Polarisant | supprime la réflexion horizontale à 99 % | conduite, mer, montagne, pêche | 80 à 160 € |
Deux réserves de métier sur ce tableau. Le photochromique s’active aux ultraviolets : derrière un pare-brise, qui les filtre, il fonce peu ou pas — sauf versions spécifiquement conçues pour cet usage. Le polarisant, lui, rend illisibles certains écrans à cristaux liquides et certains tableaux de bord selon l’inclinaison de la tête ; il est aussi déconseillé aux pilotes. Quant au filtre lumière bleue, aucune étude clinique n’a démontré de bénéfice sur la fatigue oculaire ou sur la rétine ; il reste un choix de confort subjectif que certains porteurs apprécient réellement le soir, et qui n’a rien d’obligatoire.
Unifocal, dégressif, progressif : ce qui change dans la fabrication
Le verre unifocal
Une seule puissance sur toute la surface. Le laboratoire part d’un palet semi-fini dont la face avant est déjà à la base voulue, puis surface la face arrière en torique pour y inscrire sphère, cylindre et axe. La géométrie est symétrique, la tolérance de centrage relativement large, et le prix reflète surtout le matériau et les traitements. Les unifocaux dits asphériques aplatissent la face avant pour réduire l’épaisseur centrale d’un hypermétrope ou le grossissement de l’œil vu de l’extérieur ; ils supposent en revanche un centrage plus rigoureux, parce que l’aberration croît vite dès qu’on s’écarte de l’axe optique.
Le verre dégressif et le verre progressif
Le dégressif, ou verre de proximité, couvre de 40 cm à 3 ou 4 mètres environ : c’est un verre de bureau, très confortable devant un écran et une pile de dossiers, inutilisable pour conduire. Le progressif couvre l’infini jusqu’au près, en faisant varier la puissance le long d’un couloir de 14 à 20 mm de hauteur. Cette variation continue crée mécaniquement des aberrations latérales de part et d’autre du couloir — c’est une contrainte de géométrie des surfaces, pas un défaut de fabrication. Tout le travail des verriers consiste à répartir ces aberrations là où elles gênent le moins, et à élargir le couloir pour une addition donnée.
| Type | Champ couvert | Hauteur de montage minimale | Prix paire, indice 1,60 traité |
|---|---|---|---|
| Unifocal sphérique | une distance | indifférente | 110 à 260 € |
| Unifocal asphérique | une distance | 18 mm | 180 à 340 € |
| Dégressif de bureau | 0,40 m à 4 m | 19 mm | 230 à 420 € |
| Progressif de série | infini au près | 18 à 22 mm | 280 à 450 € |
| Progressif optimisé porteur | infini au près | 15 à 18 mm | 560 à 900 € |

Lire les gravures d’un verre progressif
Tout progressif porte des gravures permanentes, invisibles à l’œil nu, que l’on révèle en soufflant sur le verre ou en l’inclinant sous une lampe. Deux petits cercles ou motifs sont gravés à 34 mm l’un de l’autre, soit 17 mm de part et d’autre de la croix de montage ; ils matérialisent l’axe horizontal du verre et servent de repères pour vérifier le montage. Sous le cercle temporal figure un chiffre à deux ou trois caractères : c’est l’addition, exprimée en dixièmes de dioptrie — 25 signifie 2,50 δ. Sous le cercle nasal se trouve le sigle du fabricant et, souvent, un code de gamme ou l’indice du matériau.
Ces marques servent à trois choses très concrètes. Vérifier que le verre livré correspond bien à l’addition prescrite. Contrôler qu’il est monté droit : si la ligne des deux cercles n’est pas horizontale une fois la monture posée sur une surface plane, le couloir est incliné et le porteur cherchera sa vision de près en tournant la tête. Et retrouver, sur une paire ancienne dont on a perdu la facture, quel verre a été posé. Un opticien qui reprend un montage commence toujours par là ; c’est trente secondes de travail et cela évite de refaire un verre pour rien.
Les sept verriers du marché français
- Essilor, né à Charenton, le plus gros volume en France, gammes Varilux pour les progressifs et Crizal pour les antireflets.
- BBGR, historiquement de Provins, positionné sur un rapport largeur de champ / prix serré, très présent chez les indépendants.
- Zeiss, allemand, réputé sur la précision de surfaçage et sur les mesures de personnalisation prises en magasin.
- Hoya, japonais, connu pour ses traitements de surface durables et ses progressifs à couloir court adaptés aux petites montures.
- Nikon, japonais, gammes de progressifs à forte personnalisation et matériaux à haut indice bien maîtrisés.
- Rodenstock, allemand, travaille sur la prise en compte de la biométrie individuelle de l’œil dans le calcul du verre.
- Shamir, israélien, spécialisé dans les géométries de progression et les verres dédiés à un usage précis, sport ou bureau.
Aucun de ces sept ne fabrique de mauvais verres, et l’écart de qualité entre deux gammes équivalentes de deux marques est aujourd’hui plus faible que l’écart entre l’entrée et le haut de gamme d’une même marque. Ce qui compte davantage : la génération de la géométrie — une gamme lancée il y a huit ans n’a pas les mêmes performances que la version actuelle qui porte parfois un nom proche — et la qualité des mesures prises sur votre visage avant commande.

planche 06 · Choisir ses verres de lunettes : indices, traitements, géométries
Le danger réel des progressifs mal centrés
Un progressif est calculé pour que votre pupille tombe exactement sur la croix de montage, en position de regard primaire. Un décentrement de 1 mm en hauteur déplace tout le couloir : trop bas, vous cherchez la vision de près en baissant la tête au lieu des yeux et vous butez sur la monture ; trop haut, la zone de loin est amputée et vous ressentez un flou en conduisant. Un décentrement horizontal, lui, introduit un effet prismatique parasite — la règle de Prentice donne 0,1 dioptrie prismatique par dioptrie de puissance et par millimètre d’écart — soit sur un −5,00 δ décentré de 3 mm, 1,5 Δ imposé à l’œil, ce que le système visuel compense mal.
Les symptômes ne se présentent presque jamais comme un problème de lunettes : céphalées de fin de journée, sensation de tangage dans les escaliers, nausée légère en tournant la tête, fatigue à la lecture. Beaucoup de porteurs concluent qu’ils « ne supportent pas les progressifs » alors que le verre est correct et le montage faux de deux millimètres. Devant ces signes, on repose la monture sur le nez, on mesure la hauteur pupillaire œil par œil, et on révèle les gravures pour contrôler le montage réel. Le réglage des plaquettes et de la longueur des branches corrige une partie des cas sans refaire un seul verre.
Ce que votre correction donne vraiment, en coupe et à l’échelle.

planche 07 · Choisir ses verres de lunettes : indices, traitements, géométries
La tranche
Ce que votre correction donne vraiment comme épaisseur — et comme poids
L'épaisseur au bord suit la flèche du verre : (Ø/2)² × |puissance| ÷ (2000 × (n − 1)), plus le millimètre technique minimal. Le poids découle de la densité du matériau, pas de son indice.
Les dix comparatifs de verres











